
Sélection des principales nouveautés littéraires
Europa por el Mediterráneo. De Barcelona a Barcelona (1995-2009). Bichara Khader, IEMed, Estudios de Política Exterior, Icaria, Barcelone, 200. 240 p.
J’appartiens à la génération du style plume, et il a fallu que je m’adapte sans grand enthousiasme à la technologie des boutons et des touches. Et je dois bien avouer que j’ai encore du mal avec les e-books. C’est pourquoi j’adore tenir entre mes mains un livre de cette qualité, de surcroît fort bien édité, et suis si reconnaissant à l’auteur de m’aider à mieux comprendre les méandres de la thématique développée et analysée. Mais avant de m’y plonger, j’aime le feuilleter, voir si on me cite, consulter le sommaire, en comprendre la structure qui facilite une lecture plus rapide et une meilleure compréhension des arguments de l’auteur. La familiarisation avec le corps du livre avant de s’aventurer dans son esprit est importante.
L’éditeur y a consacré de nombreuses heures, et son savoir-faire est évident. Je me demande ce que je sentirais en lisant un livre électronique. J’avoue que je suis un habitué des livres audio en raison des longues heures d’attente que m’offrent, comme à tous les conducteurs, les bouchons de Madrid. Il ne fait aucun doute que le lecteur audio aime une édition digne de ce nom, mais il est vrai aussi qu’il n’a jamais la sensation de tourner la page.
Pour en venir au contenu de cet ouvrage, la première chose qui frappe le lecteur est l’approche multidisciplinaire et la capacité de l’auteur à lire les pensées des différents acteurs de la Méditerranée et connaître leurs convictions. C’est une tâche fort difficile, car le caractère passionnel des méditerranéens les conduit généralement à réaliser une analyse sous la perspective de leurs propres valeurs, sans s’occuper des perceptions d’autrui. Pour tous ceux qui connaissent le professeur Bichara Khader, de l’université de Louvain et directeur du CEMAR, auteur du livre, il n’y a aucune surprise à cela : tout au long de sa longue carrière académique, Khader a joué un rôle de passerelle entre l’Europe et le monde arabe. Connaisseur de la culture de la Méditerranée, il a fait connaître au monde arabe la perception européenne des problèmes méditerranéens et au monde européen la perception qu’a le monde arabe de ces mêmes problèmes. Et ce, dans pratiquement toutes les langues parlées du monde méditerranéen, qu’il maîtrise.
L’ouvrage ne se contente pas de décrire l’histoire du dialogue entre l’UE et le reste de la Méditerranée, il offre une analyse de ce dialogue ainsi que des changements externes qui ont entraîné le changement des positions. C’est donc un livre d’analyse, à lire non seulement par les étudiants mais encore par les experts et les hommes politiques qui souhaitent et doivent comprendre la Méditerranée. Le livre est polémique par les sujets qu’il aborde. La technique adoptée par l’auteur est très pertinente : après une analyse des textes légaux décrivant les différentes initiatives politiques, puis du processus de discussion entre les membres communautaires, il poursuit par l’explication des différents points de vue et des intérêts de chaque gouvernement, puis commente la réaction des médias et des gouvernements non membres de l’UE, pour finalement nous donner sa propre opinion. Cette dernière partie constitue sans aucun doute la meil-leure contribution de l’auteur, puisqu’il propose sa propre initiative, à savoir la création d’un partenariat euro-arabe qu’il défend à force de solides arguments. Il s’agit sans aucun doute d’un ouvrage de maturité.
La période de l’analyse s’étend de la déclaration de Barcelone de 1995 à l’Union pour la Méditerranée de 2008. C’est sur cette dernière initiative qu’il s’étend le plus, puisqu’il consacre un peu plus de 20 % des pages du livre à son étude. Il faut reconnaître que l’UE a porté une grande attention à ses voisins de la Méditerranée, puisque depuis sa création, sept initiatives politiques ont été conçues.
La fréquence de ces initiatives est cependant une preuve des maigres résultats obtenus et de la lenteur des changements souhaités. Khader insiste tout particulièrement sur l’analyse de la politique et non sur celle des problèmes, à laquelle il a consacré une grande partie de sa tâche académique.
L’objectif à atteindre dans le problème méditerranéen « est la création d’une zone de prospérité et de sécurité : une zone de paix qui serait la pierre angulaire de l’avenir de la région. Les initiatives sont des « groupes de politiques et d’actions de stimulation » qui conduisent les intérêts ou les comportements et actions des acteurs à aller dans le sens de l’objectif de la paix. Derrière ces initiatives, se cachent des philosophies différentes. Mais pratiquement depuis 1963, le raisonnement « développement-démocratie » – que l’auteur de ces lignes appelle « syllogisme économique » – a toujours été présent : le développement économique conduira au développement politique. La Déclaration de Barcelone introduit la sécurité et le dialogue politique, mais ce dernier échoue. L’Union pour la Méditerranée insiste à nouveau sur les aspects économiques, cette fois-ci à travers les investissements. Le développement économique repose sur « l’ouverture de l’économie et du commerce extérieur ». Désormais, l’Union pour la Méditerranée semble mettre l’accent sur l’investissement que la Méditerranée du Sud, comme le souligne en maintes occasions l’auteur de cet ouvrage, n’a pas été capable d’attirer. L’argumentation de paix et de sécurité apparaît à nouveau : sans elles, l’investissement n’existe pas. Mais il y a plus encore, comme si l’Union pour la Méditerranée ne s’intéressait qu’aux grands projets : des projets comblant les hommes politiques, constituant de véritables pyramides économiques à fort impact médiatique, mais créant peu d’emplois. L’introduction de systèmes de clusters à l’échelon régional a souvent été défendue par cet auteur, puisqu’ils sont davantage compatibles avec la culture familiale des cultures méditerranéennes. Il s’agit également de l’un des raisonnements forts du livre. L’UE exporte ses valeurs afin de les faire accepter par la Méditerranée, mais elle oublie que le développement économique et politique en Europe s’est bâti sur l’hypothèse de la paix entre la France et l’Allemagne, une condition sine qua non. La paix n’existe pas en Méditerranée, et tant qu’il en sera ainsi, la dynamique apparue dans le nord de la Méditerranée ne se produira pas au Sud. Le professeur Khader pense que cette paix peut être atteinte plus rapidement sur la base de l’initiative du partenariat euro-arabe. Pour conclure, ce livre bien édité, fort bien traduit, est à lire absolument : les nombreuses idées apportées par l’auteur appellent incontestablement à la réflexion.
Professeur Alejandro Lorca, chaire Jean Monnet, Université Autonome de Madrid
Au Pays, Tahar Benjelloun. Gallimard, 2009. 192 p.
Dans son dernier roman, Au pays, Tahar Benjelloun poursuit son interrogation sur la condition des immigrés maghrébins en Europe. Entamée en 1975 par une thèse sur les « problèmes affectifs et sexuels des travailleurs nord-africains en France », cette interrogation s’est prolongée dans La réclusion solitaire (1976), un récit poétique, et La plus haute des solitudes (1977), un texte hybride, entre l’essai et le reportage.
Dans un entretien publié par la revue française Le magazine littéraire, l’auteur confirme la filiation entre Au pays et ces écrits antérieurs. Son protagoniste est « celui-là même de La réclusion solitaire qui a vieilli et a eu femme et enfants ». Le roman, a-t-il ajouté, « clôt un cycle de vie commencé il y a 32 ans ».
Au pays raconte l’histoire de Mohamed, un travailleur marocain installé en France, dont l’imminente mise à la retraite emplit d’anxiété. Il se met à penser à sa vie d’immigré, au sens de son attachement au terroir natal et à sa relation avec ses enfants, français malgré eux, malgré lui. Redoutant la perspective d’«apprendre à s’ennuyer gentiment », sa raison vacille peu à peu. Il rentre dans son village, au sud du Maroc, où il se fait construire une grande maison dans l’espoir que ses enfants l’y rejoignent. Il les attendra longtemps mais personne d’eux ne viendra, ce qui hâte sa fin et réalise sa propre prophétie : « la retraite est le début de la mort ».
Tahar Benjelloun dessine, dans Au pays, un émouvant portrait des vieux immigrés maghrébins, qui portent sur leurs visages « le temps et la désillusion » et dont « le besoin de consolation est impossible à rassasier » (Le Magazine littéraire). Ces hommes vieillissent en Europe mais leurs regards sont constamment tournés vers leur lointain pays, où ils aimeraient être enterrés à défaut de pouvoir y finir leurs jours.
Outre qu’il est « l’histoire d’une défaite » pour citer les mots de l’auteur, Au pays est une interrogation sur les sentiments paternel et filial auxquels s’intéressaient déjà Jour de silence à Tanger (1990) et Sur ma mère (2008). Les codes subtils qui, au Maroc, régissent les rapports entre les enfants et les parents ne sont pas reconnus par les enfants de Mohammed. Eux sont français et leur père n’est pas Dieu sur terre ni leur maître symbolique. Il est un homme qu’ils aiment, humainement, dans les limites de ce qu’autorise leur liberté.
Au Magazine littéraire, Tahar Benjelloun a déclaré : « Le rôle de l’écrivain est de témoigner, de scruter [le] paysage humain, d’en dire les blessures, les injustices, les oublis. « Ainsi, et bien que l’immigration soit son thème (pour autant qu’une œuvre littéraire puisse avoir un « thème » à proprement parler), Au pays n’est pas un roman politique. Le but qu’il poursuit, selon son auteur, est celui de transmettre au lecteur quelques vérités humaines sur les immigrés, ces « millions d’hommes et de femmes dont la vie n’est pas une prairie ou un jardin avec des arbres fruitiers qui les rendent heureux ».
Yassin Temlali-journaliste algérien
Historia y memoria de las relaciones hispano-marroquíes. Bernabé López y Miguel Hernando de Larramendi (coord.) Oriente y Mediterráneo, 2009. 552 p.
Le livre coordonné par Bernabé López García et Miguel Hernando de Larramendi est le résultat d’un séminaire, qui s’est tenu à l’automne 2006 à Miraflores de la Sierra (Madrid), centré sur l’analyse des relations hispano-marocaines tout au long du XXe siècle, au moment du 50ème anniversaire de l’indépendance du Maroc. C’est l’un des résultats du projet de recherche « Structure et conjoncture dans les relations de l’Espagne avec les pays arabes et islamiques 1939-2008 » coordonné par les universités Autonome de Madrid, de Castille-La Manche et de Grenade.
Cet ouvrage recueille les contributions de plus d’une vingtaine de spécialistes marocains et espagnols de plusieurs universités et centres de recherche, qui, partant de différents domaines de connaissances, réfléchissent sur l’état et l’évolution des relations entre l’Espagne et le Maroc depuis la période coloniale jusqu’aux premières années du règne de Mohammed VI.
Le livre est structuré en trois parties. La première, sous le titre « Du Protectorat à l’Indépendance : un regard rétrospectif », passe en revue la production bibliographique produite sur cette période, ainsi que l’exil et l’émigration des espagnols au Maroc. La seconde partie, consacrée aux « Relations hispano-marocaines : un bilan bibliographique », constitue un magnifique état de la question des relations entre les deux pays à travers la production académique espagnole et des traductions espagnol-arabe-espagnol. Finalement, « Presse et opinion publique au Maroc et en Espagne », analyse l’image des deux pays dans la presse.
Avec tout cela, Historia y memoria de las relaciones hispano-marroquíes constitue un ouvrage clé pour comprendre les relations bilatérales au cours du dernier siècle aussi bien pour les non spécialistes en la matière que pour les lecteurs plus aguerris.
Irene González González-Université de Castille-La Manche
Siria contemporánea, Ignacio Álvarez-Ossorio, Síntesis (Col. ‘Escenario. Internacional’), Madrid, 2009. 223 p.
Il n’est pas très habituel de voir des nouveautés éditoriales consacrées à l’histoire contemporaine des pays arabes du Proche-Orient. Lorsqu’il en est ainsi, cela est dû à l’existence d’un conflit armé, comme c’est le cas de l’invasion d’Irak qui a donné lieu à plusieurs ouvrages divulgateurs non exempts de rigueur scientifique, ou à la publication, partielle ou totale, de thèses de doctorat. C’est la raison pour laquelle nous devons applaudir la parution de ce livre consacré à la Syrie, qui passe en revue son évolution au cours du dernier siècle.
Le livre d’Ignacio Álvarez-Ossorio, professeur d’Etudes Arabes et Islamiques de l’Université d’Alicante, prend départ précisément du besoin de remplir ce vide et de rendre visible un pays comme la Syrie, qui occupe un lieu géostratégique au Proche-Orient, mais qui est, tel que l’indique l’introduction, un grand méconnu du public espagnol, bien qu’il joue un rôle central dans « la plupart des événements qui se sont développés depuis le début du XXe siècle jusqu’à nos jours ».
Cet ouvrage est une histoire politique de la Syrie contemporaine qui analyse avec une attention particulière l’étape de gouvernement des Assad (aussi bien celle de Hafez que celle de son fils Bashar), mais il passe aussi en revue l’irruption de l’arabisme, la pénétration des missionnaires, la domination française, les révoltes anticoloniales, l’obtention de l’indépendance, la tortueuse relation avec le Liban ou les tensions hachémites. L’analyse des premières expériences putschistes – de Housni Zaïm à Hafez al-Assad en passant par Hinnawi (1949), Shishakli (1953), Nahlawi (1961), al-Hafez (1963) ou Jadid (1966) – qui ont marqué le pays, mérite une mention spéciale, tout comme celle des guerres contre Israël – de la première en 1948 jusqu’aux plus récentes, livrées à travers des acteurs interposés comme le Hezbollah (2006) – et le tortueux processus de paix.
Ferran Izquierdo-professeur de Relations internationales-Université Autonome de Madrid
Le Maroc et l’UE. Vers un Statut Avancé dans l’Association Euro-Méditerranéenne. Monographies Méditerranéennes nº 6, IEMed, Barcelona. 207 p.
ELe Statut avancé Maroc-UE répond fondamentalement à la demande marocaine de progresser dans les relations avec l’UE au-delà du cadre du Partenariat euroméditerranéen et de la politique de voisinage. La formule du Statut avancé prétend résoudre l’équation « plus que l’association, moins que l’adhésion » et refléter ces préférences. La monographie dont il est question, publiée par l’IEMed et dirigée par Senén Florensa, recueille les résultats d’un séminaire organisé par ce même IEMed en mars 2007, avec une abondante participation de représentants marocains et européens, parmi lesquels on remarque la commissaire européenne aux Relations extérieures, Benita Ferrero-Waldner, le ministre des Affaires étrangères espagnol, Miguel Ángel Moratinos, et plusieurs représentants ministériels marocains et européens.
Leur objectif était de réfléchir sur la façon d’avancer vers ce Statut et dans ses contenus concrets. En principe, répondre à la demande d’une relation privilégiée d’un partenaire méditerranéen semble impliquer le dépassement du cadre actuel des relations euroméditerranéennes, mais cela ne peut être vrai qu’au niveau politique. De ce fait, l’exposé des participants à la monographie repose sur le fait de considérer le Statut avancé comme la conclusion logique des cadres précédents, qui seraient actuellement trop étroits pour héberger les denses relations euro-marocaines. De même que, dans une perspective technique, les plans d’action de voisinage ne comportent pas de grandes possibilités par rapport à celles qui pourraient être développées avec les accords d’association euroméditerranéens, il est difficile de considérer le Statut avancé plus que comme un développement des Plans d’action.
Ce qui change, c’est le niveau d’engagement politique afin d’approfondir les relations. Le besoin d’un plus grand engagement politique, ainsi qu’une plus grande visibilité, est précisément une autre ligne d’argumentation où coïncident de nombreuses contributions. Cet engagement doit se matérialiser en des propositions concrètes. Sur ce point, la monographie contient un large spectre de positions. Des plus modestes, centrées sur la participation dans certaines agences européennes, jusqu’aux plus ambitieuses, qui incluent un ample catalogue de coopérations économiques sectorielles, culturelles, politiques et de sécurité qui approfondissent à grands traits, le chemin fixé par l’acquis de Barcelone. Certains apports soulignent des contenus par rapport à d’autres, qu’ils soient politiques, de sécurité ou économiques, dont l’énumération détaillée excède les limites de ce compte-rendu. Mais une grande partie de ces contributions tendent à projeter des scénarios économiques, comme le besoin d’augmenter le financement communautaire pour le Maroc, avancer vers la libéralisation agricole et des services ou le potentiel de l’énergie en tant que vecteur de coopération. La politique migratoire suscite aussi quelques coïncidences, parmi lesquelles l’importance de faciliter les échanges humains avec des systèmes de visas plus flexibles. Comme dans tout volume de cette nature, les interventions présentent des formats et des contenus divers, mais elles apportent toutes une façon de percevoir le Statut avancé et, donc, sa lecture clarifie les préférences et les niveaux d’engagement que les différents acteurs semblent être en condition d’assumer.
Bien que le séminaire qui fut à l’origine de cette monographie ait eu lieu avant la concrétion du Statut avancé même, à l’automne 2008, sa lecture est toujours illustrative. En premier lieu, car elle révèle le fossé entre les aspirations marocaines (et de certains acteurs européens) et les modestes résultats atteints pour le moment. Deuxièmement, car bon nombre des possibles contenus du Statut avancé réellement inclusif sont énumérés, bien que pas toujours de façon adéquate, dans l’ensemble des contributions. Sa lecture est stimulante car elle signale des idées qui, sans être recueillies par le Statut actuel, peuvent continuer de l’avant à l’avenir et projettent le potentiel des relations euro-marocaines. Finalement, on y recueille un exercice politique et diplomatique intéressant, ouvrant la voie à une réflexion nécessaire au sujet de comment compléter, avec des mesures concrètes et reconnaissables par la société civile et la communauté des entrepreneurs, cet engagement politique renouvelé. Pour nous en tenir à l’aspect économique, pouvons-nous commencer maintenant à réfléchir sur l’augmentation de la coopération financière, à un modèle d’intégration homologable à l’Espace économique européen,à la libéralisation agricole compensée par des programmes de développement rural, au développement d’un espace énergétique commun ou à la libéralisation des services (incluant le déplacement des travailleurs sous le mode 4 du GATS), parmi beaucoup d’autres mesures possibles ?
Gonzalo Escribano-professeur d’Economie-UNED
Los demonios de la Nakba. Las libertades fundamentales en la universidad israelí. Ilan Pappé. Bósforo Libros, Madrid, 2008. 182 p.
Le 61ème anniversaire de la Nakba a été marqué par la prohibition israélienne de sa célébration sur le même territoire qui fut la scène de son exécution. Pendant des années, les gouvernements successifs israéliens s’étaient limités à nier les faits sur lesquels se sont cimentées les structures coloniales de leur Etat. Qui plus est, avec l’appui de leur puissant appareil de propagande à l’extérieur et l’écho amplificateur, non moindre, de leurs alliés sur la scène mondiale, ils ont construit un discours négationniste sur les origines de la tragédie palestinienne. De ce fait, la version officielle israélienne a été le récit prédominant dans les médias créateurs d’opinion jusqu’à il y a peu longtemps. En opposition, les témoignages palestiniens n’ont pas compté sur les mêmes moyens de transmission ni sur une telle audience. Nonobstant et environ au cours des deux dernières décennies, le discours palestinien s’est équilibré par rapport à l’israélien et s’est montré (et même prouvé) plus crédible et véridique.
Paradoxalement, l’élan ainsi gagné ne provient pas autant de leurs cercles politiques et académiques que des dits « nouveaux historiens israéliens ». Une telle désignation ne répond pas à un groupe homogène. Au contraire, elle fait allusion à un ensemble d’auteurs, avec des œuvres différentes, et des interprétations qui vont de la justification à la réprobation, mais qui ont pour dénominateur commun la révision de l’histoire officielle israélienne sur le nettoyage ethnique commis en Palestine en 1948.
L’une de ses principales personnalités est Ilan Pappé. Son travail, partiellement traduit vers l’espagnol (Historia de la Palestina moderna, La limpieza étnica en Palestina), a transcendé l’enceinte académique et il s’est situé, avec d’autres nouveaux historiens, à l’épicentre de la controverse politique et idéologique qui accompagne aussi le conflit palestino-israélien. Ses problèmes à l’Université de Haïfa, où il était professeur jusqu’à il y a peu (2007), l’ont conduit à se rendre à l’Université d’Exeter au Royaume Uni. Les incidents qui ont contribué à son exil actuel de l’université israélienne sont racontés dans ce livre qui, à son tour, admet deux lectures : l’une, celle d’une brève autobiographie intellectuelle et politique ; l’autre, celle d’un portrait collectif de l’académie israélienne.
Parmi ses réflexions, on remarque la relation entre pouvoir et connaissance en Israël depuis sa fondation (en particulier, la négation de la Nakba et l’exclusion palestinienne du discours académique) ; la croissante militarisation de l’espace public ; la disparution de l’esprit critique dans les médias et dans l’université. Son exposition du cas Tantura et Katz, de négation de ce qui est arrivé en 1948 et de censure académique respectivement, illustrent et appuient empiriquement ses critiques vis-à-vis des universités israéliennes. Il ne s’agit pas de simples cas isolés. De là son appel au boycott académique, justifié « non seulement pour faire pression sur l’Etat juif, mais aussi pour avertir la communauté des chercheurs en Israël du fait que la couardise morale finit par se payer ».
Le livre se clôture avec deux annexes qui recueillent certaines lettres d’appui à l’auteur face aux problèmes d’expression et de pression qu’il a endurés dans sa propre université. Ils sont tous deux précédés par un chapitre, très éclaircissant, de la chercheuse Mar Gijón Mendigutía, sur « les nouveaux historiens israéliens ». Bien qu’il ne s’agisse pas d’un ouvrage majeur d’Ilan Pappé, son témoignage gagne une actualité frappante face aux nouvelles exigences israéliennes, pour la reconnaissance du caractère ethnique (juif) de leur Etat de façon exclusive et excluante ; et les proclames bien connues d’Avigdor Lieberman sur le transfert (lire exclusion) de ce que l’on appelle les arabes-israéliens.
Jose Abu-Tarbush- professeur de Sociologie-Université de La Laguna
Lu ce trimestre
La política exterior española hacia el Magreb. Actores e intereses. Miguel Hernando de Larramendi et Aurèlia Mañé Estrada (eds.), Ariel y Real Instituto Elcano, Madrid, 2009.
Le Maghreb est l’une des régions prioritaires de la politique étrangère espagnole. Depuis l’adhésion de l’Espagne à la Communauté européenne en 1986, la diplomatie espagnole promut une politique active dans la région, profitant des opportunités qu’offrait le marché multilatéral. Ainsi démarrait le chemin vers une vision où la sécurité, la stabilité et l’interdépendance économique devenaient l’un des objectifs prioritaires d’une nouvelle politique globale vis-à-vis de la Méditerranée, centrée sur le Maghreb et, dans le Maghreb, sur le Maroc. Ce livre analyse, à travers la signature des plus prestigieux spécialistes sur la zone, l’évolution et l’importance pour l’Espagne de cette politique. Tel que le signalent les éditeurs dans l’introduction, la Méditerranée a été l’un des espaces géographiques où la diplomatie espagnole a montré le plus d’ambition, dans le double objectif de renforcer, d’un côté, sa position en tant que puissance régionale et, de l’autre, la défense de ses intérêts de sécurité dans la région, concentrés sur le Maghreb. L’objectif du livre est triple. En premier lieu, offrir une conceptualisation des transformations produites chez les acteurs et les intérêts de la politique étrangère dans la Méditerranée et le Maghreb ; deuxièmement, décrire les changements vécus par la politique étrangère espagnole ; et, finalement, offrir une série de cas d’étude des nouveaux acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux qui agissent dans la zone.
Ibn Khaldun et la fondation des sciences sociales. Zeïneb Ben Saïd Cherni et Georges Labica, Publisud, Paris, 2009.
Ibn Khaldûn, né à Tunis en 1332 (732) et mort au Caire en 1406 (808), a connu, en Andalousie, au Maghreb et en Egypte, le faste des cours, où il fut conseiller et ministre, les honneurs académiques, en tant que haut magistrat et professeur, ainsi que le désert et la rude vie des bédouins et même la prison.
Ce politique fut d’abord un savant qui parvint à maîtriser un énorme matériau historique et à en dégager des lois dont la validité ne s’est pas encore perdue. Victime des vicissitudes qui ont marqué le temps de latence de la civilisation islamique, il n’a été « découvert » par l’Occident qu’à la fin du XIXe siècle. Véritable génie fondateur de cette « science nouvelle » qu’est la science des sociétés, il a été comparé à tous ses grands successeurs, de Machiavel à Marx, et souvent en leur défaveur.
Sa grande oeuvre, la Muqaddima (Les Prolégomènes), qui ambitionnait de s’ouvrir à une Histoire universelle, a fait l’objet de plusieurs traductions et choix de textes et suscité de nombreux travaux couvrant tout le champ des sciences humaines. Les cérémonies et commémorations qui ont marqué le 600e anniversaire de sa mort (2006), dans le monde entier, ont à nouveau attesté de son actualité. Ce livre représente la contribution de chercheurs des deux rives de la Méditerranée, réunis à Paris à cette occasion.
Españoles en Marruecos. 1900-2007. Historia y memoria popular de una convivencia. Coordonné par Oumama Aouad et Fatiha Benlabbah. Institut d’études hispano-lusophones du Maroc, ministère de la Culture d’Espagne et Institut Cervantès. Rabat, 2008.
L’Institut d’études hispano-lusophones de Rabat, avec la collaboration du ministère de la Culture espagnol et de l’Institut Cervantès, a publié Españoles en Marruecos. 1900-2007. Historia y memoria popular de una convivencia, qui, à la façon d’actes, recueille les interventions de la rencontre qui s’est tenue à Rabat autour d’un aspect de la démographie peu étudié : celle des espagnols résidant au Maroc tout au long du XXe siècle. Des apports très intéressants d’historiens, de sociologues, d’archivistes et autres spécialistes (Bernabé López García, coordonnateur du programme de création d’une « Banque de mémoire des espagnols du Maroc » ; Abdelmajid Benjelloun, José Luis Gómez Barceló, Elena de Felipe, Mimoun Aziza, Jesús Martínez Millán, Mourad Zarrouk et Federico Arbós) auxquels s’ajoutent les témoignages de certains des personnages qui conforment cette histoire et cette mémoire des espagnols. C’est le cas d’Ignacio Alcaraz, libraire de référence à Tétouan, Margarita Ortiz, professeur à la retraite, petite-fille d’andalous installés à Casablanca en 1906, ou de Paquita Gorroño, qui réside depuis son exil à la fin de la guerre civile à Rabat, après une vie où elle a combiné la militance politique avec des emplois tels que secrétaire particulière de Hassan II lorsqu’il était encore prince héritier. Un témoignage singulier et inédit inclu dans le livre est le journal intime d’un témoin espagnol de la rébellion de Fès contre le protectorat, de Pablo Rey, employé d’une maison française en 1912.
La seule critique négative qu’on pourrait faire verse sur l’édition : nous conseillons un changement urgent de maquettiste et d’imprimerie. La qualité des témoignages, des textes et des photographies mérite un autre traitement.
Una melancolía árabe. Abdelá Taia, Editorial Alberdania, Irun, 2009.
Salé, village proche de Rabat, à la moitié des années quatre-vingts. Un adolescent pauvre court jusqu’à en perdre haleine. Il court vers un rêve : devenir directeur de cinéma ; il court vers son actrice égyptienne : Souad Hosni, et il le fait loin de son quartier, qu’il aime et en même temps déteste, qui prétend l’installer dans une identité cliché, une honte pour toute la vie, celle d’un garçon efféminé. Un avenir devenu fou. Soit, il court… C’est sa seule force, la seule manière qu’il ait de faire face à la violence du Maroc. Détourner le regard. Dans sa course, il croise un groupe de jeunes qui tentent de le violer. Il est sauvé par la voix du muezzin appelant à la prière. Quelques instants plus tard, il s’accroche à un poteau électrique et la mort l’atteint. Una melancolía árabe nous laisse voir et sentir le corps possédé et poétique d’un jeune marocain qui tombe quatre fois. A Salé. A Marrakech. A Paris. Au Caire. Mort. Il ressuscite. Avec ses propres images, il construit son destin pas à pas : sa vocation de créateur, son amour pour les hommes, le mystère de ses origines. En même temps qu’il décrit le développement d’un « je » en plein combat, Abdelá Taia nous invite à regarder d’une autre façon la culture d’un monde arabe qui, comme lui, tombe et renaît. Una melancolía árabe est un roman court avec un style très personnel, direct et simple. Il décrit les amours et les désamours du héros, l’auteur même. Il s’agit d’un personnage avide de romanticisme qui souffre à chaque chapitre une mort et une résurrection, qui nous dévoile l’optimisme de l’auteur face à ses relations, passées et présentes. Le roman se trouve disponible aussi en langue catalane et basque.
Enseignement supérieur et marché du travail dans le monde arabe. Boutros Labaki (coord.), IFPO, Beyrouth, 2009.
Cet ouvrage, qui est le fruit d’une coopération entre l’IFPO et la Fondation Ford, examine le décalage existant dans la majorité des pays arabes entre les débouchés de l’enseignement supérieur et les besoins du marché de l’emploi. Sept études de cas sont présentées concernant le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban. Toutes soulignent le chômage des diplômés, dont les causes sont multiples et en partie liées au manque de croissance économique et aux politiques conduites en matière d’enseignement supérieur et de recherche.
Islam and new kinship. Reproductive technology and the Shariah in Lebanon. Morgan Clarke, Berghahn Books, Oxford – New York, 2009.
Les technologies de reproduction assistée comme la fécondation in vitro ont provoqué une certaine polémique et un débat éthique global. Ce livre présente une recherche novatrice sur ces débats au Proche-Orient islamique, en même temps qu’il documente le changement dans les notions de parenté et le rôle en évolution de l’autorité religieuse dans la région, tout cela à travers la combinaison d’un profond travail de terrain au Liban et une analyse exhaustive de la littérature juridique islamique. Le Liban, foyer aussi bien de communautés sunnites que chiites, présente un contexte précieux pour y explorer le dynamisme général et la diversité du débat islamique global. Tel que le démontre cet ouvrage, les perspectives musulmanes se centrent sur la propriété morale de ces processus controversés, comme l’usage de sperme et d’ovules de donneurs, ainsi que les accords avec des « mères porteuses », que certaines autorités permettent en usant d’arguments juridiques surprenants et innovateurs. Ces dits arguments supposent un défi aux stéréotypes communs de rigidité et conservatisme du droit islamique et ils nous amènent à remettre en question l’opposition conventionnelle entre les notions « libérales » et islamiques de liberté morale, ainsi que des idées sur la parenté. Ce livre sera une lecture essentielle pour toute personne intéressée par l’Islam contemporain et l’impact de la technologie reproductive sur l’imaginaire social global.